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Le quotidien de la vie

Concilier vie professionnelle de cadre, maternage proximal ou parentalité positive et agriculture biologique sur terrasse en ville.

Le jour où j'ai fait un cygne

Calligramme de Guillaume Apollinaire

Calligramme de Guillaume Apollinaire

Le soleil est revenu en Californie et j’ai un peu de temps devant moi. Depuis plusieurs semaines, en prévision de ce répit contraint, je liste sans relâche les sujets qui me trottent dans la tête : ce que carpooler veut dire, comment les errances déontologico-judiciaires de la médecine française ont dénié toute dignité à Vincent Humbert et à mon père, à quoi ressemble le campus d’une tech company, l’angoisse de la double déclaration des revenus quand toutes les cases ont changé d’une année sur l’autre.

À bien y réfléchir, je vais garder cela pour un futur moins immédiat parce que parfois, dans la vie, on use un peu de présent à ressasser son passé. 

 

Depuis longtemps me revient en tête cette nouvelle de Maupassant. Nos lettres. Je ne crois pas l’avoir jamais lue. Je ne sais plus pour quelle raison elle me hante ainsi. Ce sont des passades. Ne me demandez pas pourquoi mais je vois Yolande Moreau en bonnet de nuit, une écritoire sur les genoux dans une production de France Télévision, et la voix de sa fille nous murmure que toutes ces années, sa mère a précieusement conservé des lettres de son amant. Je ne suis pas certaine que ce film existe et je n’ai plus aucune lettre reçue. Mais il m’arrive de me souvenir de celles que j’ai écrites et envoyées. Avec passion, avec amour, par dépit ou vengeance ; pleines de mots mais aussi de dessins, de collages, de rébus ; riches de souvenirs de ce qui a été ou aurait pu être. 

J’ai quinze ans dans un beau lycée parisien. Ma condisciple (appelons-la A.) et moi devons préparer un exposé sur un roman épistolaire. Nous nous retrouvons un lundi matin devant une flopée d’adolescents aux mains trop larges et aux idées trop courtes à présenter des extraits des Lettres à Lou de Guillaume Apollinaire. Un sens aigu du style et de la formule, les mots ciselés comme ses calligrammes au service de poèmes trop érotiques. Je garde de cette expérience le souvenir cuisant des regards dans la salle : incrédules, fascinés, lubriques. Je me souviens surtout comme cette découverte littéraire a façonné ma manière d’écrire et de comprendre qu’une lettre ce ne sont pas que des mots couchés sur une feuille. On peut souffler dessus, leur donner la bonne forme, la bonne couleur, la bonne odeur. On peut dessiner un chemin ; on peut coller un ticket de bus ou un horaire de train. On peut ajouter de la musique. On peut écrire une toute petite lettre, la ranger dans une toute petite enveloppe qu’on aura fabriquée exprès avec une page de magazine qui prendra tout son sens pour son destinataire, puis la coller au milieu de cette grande lettre. On peut verser du sable ou verser des larmes. On peut laisser une mèche de cheveux, un éclat de rire, un bout de son âme, dans une lettre, si on le souhaite. C’est un travail d’orfèvre. Il faut de la minutie et des sentiments, pour commettre une belle lettre. Il m’est arrivé d’écrire une lettre douze fois dans ma tête avant que de ne la confier à du papier. Polir chaque image. Rythmer chaque phrase. Soupeser chaque silence.

La Nuit de mai revient à ma mémoire « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. / Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. »

Le temps a fait son œuvre et je ne suis plus adolescente. Il y a bien longtemps que je n’ai plus écrit ce genre de lettre flamboyante qui rend vivant. La vie domestique a changé la nature de mon désespoir qui ne se prête plus guère à une complainte poétique. Mes combats sont contre le suremballage et la peine de mort ; pour l’émancipation définitive des femmes et la valorisation de ce qui semble anormal au premier abord. Rien à mettre dans une (belle) lettre, donc.

Parfois, mais c’est bien rare, je rencontre une personne, inattendue, à qui j’ai envie de laisser ce genre de souvenir. Avec qui j’ai envie de partager une lettre. Juste une lettre. Avec un peu de sable, un peu de larmes, un peu de rire et un peu de mon âme. En passant. Et puis c’est tout. Pour le plaisir de trouver le bon papier, d’affûter un crayon, de caresser des mots. De laisser une empreinte, légère, ineffable, dans une vie sans place pour cela. Un acte gratuit et surprenant. Egotique aussi un peu. Qui rend à nouveau très vivant. 

 

Ce devait être à la mi-juin en 2001. La fin de deux semestres très gris dans le Nord du Royaume-Uni. Je ne pouvais pas partir comme ça. Prétendre que rien n’avait eu d’importance. Alors pendant plusieurs jours, dans ma chambre d’étudiante, en écoutant sans relâche ce genre de musique qui cultive une tendre dépression, je me suis attelée à la création d’une boîte. Pleine de lettres. De collages. De dessins. Vingt ans ont passé et ce serait mentir effrontément que de prétendre me souvenir de leur contenu. Pour autant, quand je prends le train, qu’il pleut un peu dans la pénombre du soir et que je peux laisser mon regard flotter sur des paysages sans fin, je repense à tout cela. Mon cœur s’emballe et je souris un peu. Je revois cette personne, je soupèse cette boite et j’espère qu’elle aussi, dans sa vie actuelle, savoure encore parfois les reliefs de notre jeunesse et les mots que j’avais choisis pour décrire ce qui fut et ne serait plus. 

 

 

 

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D
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