Quand j’étais en seconde, j’avais un prof de maths très
vieille France. Je n’aimais ni sa coiffure ni sa manière s’enseigner les maths et je suis partie en littéraire. Malgré tout cela, elle a un jour dit devant l’assemblée panurgesque de ses élèves
une phrase qui résonne encore souvent dans ma mémoire et devrait en raisonner plus d’un : « je vous en prie, restez intellectuellement honnêtes ».
De fait, cette prière nous l’adressait-elle pour nous et non pour elle. C’est seulement plus tard que j’ai bien, non pas compris, mais saisi, ce qu’était l’honnêteté intellectuelle. A l’IEP comme
en DEA, les travaux de rédaction et notes de recherche sont pléthore et la tentation facile de recourir au plagiat. Avant même l’avènement d’internet, à une époque où brillaient au-dessus des
photocopieuses ces petits panonceaux « le photocopillage tue le livre ». Au début de mes études supérieures, les premiers exposés et dossiers constitués par mes soins ne contenaient, je
dois le dire, aucune bibliographie formalisée. A la rigueur j’inscrivais en fin de travail les ouvrages les plus consultés et leur auteur. Rien de plus. Au fil des ans, l’exigence intellectuelle
s’est affermie, les professeurs nous parlaient même d’historiographie… dans ce contexte il était plus que difficile de ne pas citer son ouvrage de référence pour un quelconque travail, dans la
mesure où nous commencions justement à appréhender la relativité de nos savoirs : « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », nous dit Pascal. Cette première reconnaissance
d’un savoir, non comme une matière diffuse, mais comme un bien concret appartenant à son auteur m’a progressivement menée à la totale compréhension de l’exhortation du prof de maths :
« restez intellectuellement honnêtes ».
La dernière année d’IEP ainsi que l’année de DEA ont été largement consacrées aux travaux de recherche. Ces deux années, j’ai compris que lorsque ses idées, sa vision du monde, se frottent à la
réalité, on peut être surpris, déçu même. L’honnêteté intellectuelle consiste alors à ne pas manipuler son idée pour la faire coller à la réalité et vice-versa et à accepter leur incohérence.
Depuis que je travaille, je suis confrontée à un phénomène connexe, à l’apothéose de la trajectoire de malhonnêteté intellectuelle : la rationalisation. Je rencontre de nombreuses personnes qui
ne sont manifestement pas l’auteur de leur travail ou qui ont faussé l’incohérence des tenants et des aboutissants d’une situation, sans en éprouver la moindre gêne. Après un certain temps ils
sont d’ailleurs persuadés que les choses en ont toujours été ainsi, qu’ils sont à l’origine de telle idée, que tel postulat était bien dans leurs hypothèses de départ.
Pour ceux qui ne doutent pas de la perfectibilité de l’esprit humain, le manuel en trois temps proposerait aux plus manipulateurs et moins honnêtes d’entre nous :
- un référencement des idées empruntées
- une acceptation des discordances de la pensée et de la réalité
- une volonté d’échapper à la rationalisation
Un étudiant que j’ai encadré et auquel j’ai fait remarquer lors de sa soutenance que son devoir d’une centaine de pages comptait près de quarante pages littéralement empruntées à un auteur dont
le nom apparaissait à peine en bibliographie, m’a rétorqué : je n’allais tout de même pas écrire quelque chose de nouveau, de mal rédigé et de paraphrasé. Je n’en avais pas le temps. Et
toutes les idées étaient là.
A ceux qui n’ont donc pas l’envie de réfléchir mais cherchent du prêt à consommer je ne jette pas la pierre, je demande les crédits et leur rappelle ici que le
plagiat est hors-la-loi, tombe sous le coup de la lutte contre la contrefaçon (article 335-3 du Code de la propriété intellectuelle) et est passible de poursuites
au civil comme au pénal.
Crédits : j'ai trouvé cette image ici
sans crédit... ce qui est original.